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17.2.05

Lorsque j'étais lycéenne, j'avais un ami corbeau. Je l'avais baptisé Mauvaise augure mais Chan, qui lui, avait un rat nommé Peste soit, disait que ce nom était trop long ; ce fut donc un corbeau anonyme.
Entre midi et deux heures, fuyant la cantine et son troupeau béant, j'allais m'asseoir sur les planches en contreplaqué, devant les préfabriqués, au fond de la cour. Je posais mes tomates cerises, et le corbeau, qui n'était jamais bien loin, venait se poser et trier dans la barquette. Nous nous entendions bien : il aimait plonger son bec dans les grosses trop mûres, j'aimer croquer les petites dures qui explosent sous la langue.
Une chatte avait accouché de six boules de poils sous un des préfas. Leur monde s'arrêtait avec la fin du sol de ce bâtiment de fortune. Il faisait sombre là dessous : je les présumais aveugles, ou sur le point de le devenir. Ils ne lapaient pas le lait, crachaient les boîtes pour chats (j'avais pourtant essayé plusieurs "saveurs"...), et étaient incapables de manger les bouts de jambon, si petits qu'ils soient coupés. Il fallut donc se résoudre à prémâchouiller le jambon, se coucher par terre, ramper jusque sous le préfa, et tendre, avec un geste doux et lent (ils étaient sauvages), la bouillie de cochon mort. Le corbeau observait le rituel en balançant la tête à droite. Je ne l'ai jamais vu passer dessous voir ce à quoi je pouvais bien m'intéresser.
Quelques jours après sa naissance, un chaton est mort. Les autres étaient couchés les uns sur les autres près de lui comme à leur habitude. On aurait pu croire qu'il dormait. J'ai creusé la terre, je l'ai posé dans le trou, et je l'ai recouvert d'herbe fraîche et de terre. C'était un vendredi, un matin où j'étais arrivée plus tôt pour les forcer à boire un peu. Le lundi suivant, un autre chaton était mort. Ca puait. Lorsque j'ai tendu la main pour le prendre, les autres ont hurlé et m'ont griffée. Le corbeau m'a regardé avec un air dépité. Je l'ai enterré près de son frère.
Et puis, les quatre autres ont vécu. Ils ont fini par accepter le thon et toutes sortes de patés, et boire de l'eau et du lait. De temps en temps, ils filaient de sous le préfa de gauche à sous le préfa de droite, et refaisaient le chemin inverse à toute allure. Le corbeau et moi, on les regardait avec une curiosité amusée. Ils avaient pris des forces.
Ca a duré jusqu'à la fin de la seconde. Pendant les vacances, j'allais les voir de temps en temps. Ils avaient l'air de bien se débrouiller seuls. Le type qui tondait la pelouse et faisait toutes sortes d'activités mystérieuses dans le lycée leur donnait à manger et à boire. L'été est venu, je n'ai plus vu les chats, à mon entrée en première ils n'étaient plus là.
Le corbeau, quelques fois encore, s'est étonné de ne pas me voir ramper avec mon jambon prémâché, et est allé pencher la tête sous le préfabriqué. J'ai pensé qu'ils avaient grandi, qu'ils étaient partis voir ailleurs s'ils pourraient y être plus libres ou plus heureux. Après la fin de ma terminale, je n'ai plus revu non plus le corbeau. Je me disais que ça faisait partie de la vie, ces entrées et sorties incessantes des uns dans la vie des autres.

Enfin, j'étais un peu triste, quand même.

galejade à  15:14

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